Vers un nouvel internationalisme, hors de l’UE et de l’euro?

Vers un nouvel internationalisme, hors de l’UE et de l’euro?

Le réseau Recommons Europe, qui réunit des cadres de plusieurs organisations politiques (dont France Insoumise, Ensemble, Nouveau Parti Anticapitaliste, Podemos, Bloco, Unité Populaire…), publie un manifeste de 100 pages « pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe »1 où est envisagée une sortie de l'UE et de l'euro sur une base anticapitaliste, écologiste, féministe et antiraciste. L'ensemble du manifeste marque une rupture avec les programmes aux élections européennes des organisations dont sont membres les signataires. En effet, il propose essentiellement des mesures à l'échelle nationale, qui pourraient donc être mises en oeuvre par un peuple sans attendre les autres pays. Il n'est ainsi plus question de nous faire miroiter une « autre Europe », non pas que cet objectif pose problème en soi, mais simplement qu'il est vain d'attendre un changement simultané dans chaque pays avant d'agir.

Le fait de prendre l'échelle nationale comme cadre d'action est totalement compatible avec un projet de coopérations internationales, dont le point de départ est la remise en cause de l'impérialisme des États européens. La colonisation de la Palestine est ainsi dénoncée avec un soutien à la campagne BDS de boycott du régime israélien, ainsi que les interventions néo-coloniales françaises et européennes en Afrique (p. 88-89). Seul bémol : bien que la Syrie soit évoquée, l'ingérence européenne y est passée sous silence, signe d'une division des signataires sur le sujet.

Au niveau économique, une véritable rupture avec le capitalisme est proposée, notamment avec la reprise des travaux d'Éric Toussaint du CADTM sur l'annulation d'une partie de la dette publique (p. 28-42) et la socialisation de pans entiers de l'économie pour développer les services publics et donner le pouvoir aux salarié·e·s. Deux scénarios sont envisagés pour les banques : nationalisation de tout le secteur (p. 23), comme le propose le NPA, ou bien création d'un pôle public bancaire (p. 25), comme le prône la FI.

De nombreuses autres mesures révolutionnaires sont proposées, mais c'est surtout sur la rupture avec l'UE et l'euro que le manifeste est attendu au tournant, puisqu'elle conditionne toute possibilité de mise en œuvre d'un programme écologique et social. Et sur ce point, la rupture reste moins radicale qu'attendue, même s'il s'agit d'un progrès incontestable. Il faut tout d'abord se réjouir que le retour à une monnaie nationale soit clairement envisagé, à côté d'une proposition alternative de créer une monnaie complémentaire. Comme expliqué p. 14, « les nations d’Europe n’ont pas besoin d’une monnaie commune pour engager une coopération libre et fructueuse entre elles ». Le libre-échange interne à l'UE est également dénoncé p. 13 : «  Face à l'hostilité de l'UE, la gauche populaire devrait donc rejeter le marché unique et son cadre institutionnel et juridique. Elle devrait plaider en faveur d’un contrôle de la circulation des biens, des services et des capitaux ».

On peut toutefois regretter les pudeurs terminologiques consistant à rejeter le terme « protectionnisme » comme étant prétendument hostile aux « étrangers » (p. 2), alors qu'il s'agit simplement d'imposer des normes sociales, sanitaires et environnementales sur notre territoire. Il est également important de rappeler que, contrairement à ce qui est suggéré p. 20, le contrôle des capitaux est interdit par les traités européens et nécessite donc d'en sortir. Bien sûr, lorsque cela les arrange, les institutions européennes sont parfaitement capables de faire des entorses à leur propre dogme. Mais dans le cadre d'un gouvernement menant une politique anticapitaliste, l'ensemble des traités seraient invoqués pour faire invalider les lois devant le Conseil d'État (voir à ce sujet l'ouvrage du collectif Chapitre 2 : La gauche à l'épreuve de l'Union européenne).

D'où la nécessité de sortir juridiquement de ces traités, ou autrement dit de réaliser un Frexit. Puisque l'illusion d'une réforme de l'UE est écartée, deux scénarios sont envisagés p. 97 : « Ce gouvernement populaire pourrait décider d’une sortie de l’UEM et/ou de l’UE (par exemple sur la base de l’article 50), ou bien accepter le défi d’être expulsé de l’UEM ou de l’UE ». Le deuxième scénario semble bien improbable : pour quelle raison l'oligarchie européenne voudrait-elle nous expulser d'un carcan juridique par lequel nous nous engageons à ne mener que des politiques libérales ? Elle a au contraire intérêt à nous y maintenir le plus longtemps possible, en se contentant d'appliquer les sanctions prévues dans les traités. Il faut donc en sortir au plus vite, mais pour ce faire l'article 50 constitue une fausse piste : l'objectif de cet article est en effet de nous maintenir le plus longtemps possible dans le carcan juridique européen, le temps d'écraser toute alternative.

Au final, malgré quelques points à préciser, ce manifeste constitue une bonne base de travail pour armer les organisations de gauche face à l'UE, contrairement aux iréniques programmes dont elles nous abreuvent à chaque nouvelle élection européenne. Comme le dit très bien Stathis Kouvelakis, un des co-auteurs du manifeste, face à l'UE «  il n'y a qu'un seul plan : la rupture ».

Ramzi Kebaïli

membre des Citoyens Souverains

auteur de Quittons l'Europe ! Pour une souveraineté populaire et inclusive

Collectif Citoyens Souverains
citoyenssouverains@gmail.com
Pas de commentaires

Postez un commentaire