Marx et le protectionnisme

Marx et le protectionnisme

Marx prend position dans son Discours sur le libre-échange [1], prononcé en 1848, sur le débat la question protectionniste et affirme ainsi :

« Ne croyez pas, messieurs, qu'en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l'intention de défendre le système protectionniste. »

La cause semble donc entendue : on ne peut pas être marxiste et protectionniste. Pourtant ce serait aller un peu vite en besogne.

Ce discours est en effet un texte relativement précoce de Marx, à une époque où il n'a  encore rédigé ni le Kapital ni les Théories de la plus-value. C'est donc une œuvre de jeunesse, ce qui devrait amener à s'interroger sur sa pertinence au regard des développements ultérieurs de son travail. En outre, c'est un texte profondément ironique.

            Ce dernier aspect doit retenir l'attention. Marx en effet n'a de cesse dans son discours de pointer les arguments à géométrie variable des partisans du libre-échange.

Devant les ouvriers, ceux-ci prétendent que :

« Le droit prélevé sur les céréales est un impôt sur le salaire… »

Tant de commisération amuse Marx qui rappelle par la voix de ces mêmes ouvriers que les capitalistes sont allés :

« faire les nouvelles lois des pauvres et construire des work-houses, ces bastilles des prolétaires »

et que :

« notre salaire [a] baissé dans une proportion plus rapide que le prix des grains n'a haussé »

Il poursuit dans la veine satirique quand il rappelle que l'épicier et au fermier (autrement dit au commerçant et à l'agriculteur), bénéficieront aussi des lois qu'ils défendent (« Anti-corn-law »), mais pour des raisons inverses ou différentes de celles avancées face aux ouvriers. En outre, il pointe les discours contradictoires des différents avocats du libre-échange sur les effets attendus de la suppression des droits de douane…

            La duplicité des capitalistes, qui prétendent défendre les intérêts des travailleurs par le biais du libre-échange, ne lui a pas échappé. Elle n'a guère changé aujourd'hui où les porte-parole des intérêts patronaux fustigent le protectionnisme au nom du « pouvoir d'achat » au moment même où les salaires sont écrasés et la Sécurité Sociale est démantelée. Et Marx de rappeler cette évidence :

  « …dans l'état actuel de la société, qu'est-ce donc que le libre-échange ? C'est la liberté du capital »

Rien n'a vraiment changé sur ce point.

Marx conclut néanmoins son intervention en proclamant son opposition au protectionnisme dans les termes suivants :

« Ne croyez pas, messieurs, qu'en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l'intention de défendre le système protectionniste.

On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l'ancien régime.

D'ailleurs, le système protectionniste n'est qu'un moyen d'établir chez un peuple la grande industrie, c'est-à-dire de le faire dépendre du marché de l'univers, et du moment qu'on dépend du marché de l'univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l'intérieur d'un pays. C'est pourquoi nous voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droits protecteurs. Ce sont pour elle des armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c'est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l'intérieur du même pays.

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. »

Marx fait donc l'analyse suivante du protectionnisme : celui-ci sert à instaurer le capitalisme au niveau d'un pays et à développer à l'industrie naissante, ce que l'on qualifierait aujourd'hui de « protectionnisme éducateur ». Il poursuit en pronostiquant que le libre-échange va exacerber la lutte des classes et ainsi précipiter la chute du capitalisme.

Être fidèle à Marx ne consiste pas à reprendre telles quelles ses analyses sans prendre en compte les mutations historiques qui se sont déroulées depuis l'époque où son analyse a été produite. Et force est de constater que Marx s'est à certains égards trompé.

Le libre-échange n'a pas cessé avec le développement initial de l'industrie. À notre époque, le libre-échange ne cesse de se progresser. En outre, il gagne des secteurs comme l'éducation ou la santé qui n'avaient pas à l'époque de Marx l'importance qu'ils ont aujourd'hui. Il se manifeste par un phénomène nouveau qui est la mondialisation, non des échanges, déjà ancienne, mais celle du capital productif [2].

Par ailleurs, le développement contemporain du libre-échange n'a pas aiguisé la lutte des classes, ou du moins pas dans le sens que Marx espérait. Loin de renforcer le mouvement ouvrier et de lui donner une dimension internationale, il l'a bien plutôt fracturé, ce qui amène à l'essor du vote d'extrême-droite ou de l'abstention dans les classes populaires, et à l'affaiblissement des organisations de défense des classes subalternes.

De plus, compte-tenu que le capital productif s'étend à l'échelle mondiale et est un processus long, l'homogénéisation des conditions de travail et de vie n'est pas encore et de loin réalisée. Un certain nombre de pays européens, l'Asie et l'Afrique restent très loin de la situation qui prévaut qui prévaut en la matière  en Europe occidentale, au Japon ou en Amérique du nord. Il peut s'écouler encore des dizaines d'années avant que les conditions matérielles de ces différentes zones géographiques ne se rejoignent. Mais comme le disait Keynes, « à long terme, nous serons tous morts ». Autrement dit, il nous faut trouver des réponses applicables aux conditions spécifiques des pays développées, faute de quoi nous sommes condamnés à l'échec et à la régression.

La condamnation du protectionnisme dans son Discours doit par conséquent être réexaminée à la lumière de la situation actuelle des pays développés.

Il ne faut cependant pas s'arrêter ce constat. En effet, Marx a développé par la suite une théorie des crises qui peut servir de base à une autre approche de la question protectionniste. Sans rentrer en détail dans les mécanismes, selon la loi de la baisse tendancielle du taux de profit [3], l'accumulation du capital se traduit par la baisse du taux de profit, ce qui à terme aboutit à une crise de grande ampleur. Dans les contre-tendances, Marx cite le commerce extérieur [4]. Il indique notamment :

« Pour autant que le commerce extérieur fait baisser le prix soit des éléments du capital constant, soit des subsistances nécessaires en quoi se convertit le capital variable, il a pour effet de faire monter le taux de profit, en élevant le taux de la plus-value et en abaissant la valeur du capital constant.»

Ainsi Karl Marx souligne que le commerce extérieur fait diminuer le prix des subsistances et des salaires. Le libre-échange, et en l'occurrence les importations, qui substituent des biens produits à l'étrange à des biens locaux, permet donc le maintien des taux de profit. Marx a limité, compte-tenu de son époque, son analyse aux biens agricoles. Celle-ci pourrait sans aucun doute être généralisée. Aux matières premières dans leur ensemble. Par exemple, il faut rappeler que si la France dispose de mines d'uranium sur son sol, elle importe l'essentiel de ses besoin du Niger car le coût d'extraction est bien plus faible. Il faudrait ajouter également un certain nombre de biens de consommation qui permet de limiter les hausses de salaires, tant en justifiant la modération salariale qu'en faisant jouer la concurrence entre les salariés des différents pays : à l'heure actuelle, une grande part du textile et des biens électroménagers sont ainsi importés de pays à très bas salaires. Enfin, il faudrait prendre en compte les biens d'équipements et les biens intermédiaires qui contribuent au maintien des taux de profit (via l'optimisation de la « chaîne de valeur ») des entreprises dont le siège social demeure dans les centres du système capitaliste.

En conséquence, mettre en place des mesures protectionnistes, qu'il s'agisse de droit de douanes, de contingents, ou de normes écologiques, revient à prélever les profits et à entraver l'exploitation capitaliste, voire à hâter sa fin !

            Loin d'être le signe d'un repli national ou d'un chauvinisme mal placé, le protectionnisme peut parfaitement s'inscrire dans une vision marxiste de l'économie et des rapports sociaux, pour peu qu'on ne fige pas la pensée de Marx dans un passé révolu.

[1]             https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/01/km18480107.htm

[2]             Isaac Joshua, Une trajectoire du capital, Syllepse, 2006

[3]             Karl Marx, Le Kapital, livre III, Editions sociales, 1976, pages 209 et suivantes

[4]               Karl Marx, Le Kapital, livre III, Editions sociales, 1976, pages 232 et suivantes

Collectif Citoyens Souverains
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